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ONU qui mal y pense - Le musée des vainqueurs. Pourquoi l’ONU est restée prisonnière de 1945, et ce que cela coûte à sa légitimité.

jeudi 2 juillet 2026 par les auteurs décalés et asynchrones

Toute ressemblance avec des institutions existantes ou ayant existé n’est ni fortuite, ni coïncidente, mais documentée.

Présentation de la série

L’Organisation des Nations unies fêtera bientôt ses quatre-vingt-cinq ans. Un anniversaire que peu de gens célébreront, et pour cause : qui songerait à fêter un édifice dont les fondations s’enfoncent dans un sol qui n’existe plus, dont les murs sont couverts de déclarations solennelles que personne n’applique, et dont les habitants — diplomates, fonctionnaires, experts — parlent une langue que plus personne ne comprend en dehors des couloirs de Genève et de New York ?

Cette série n’est pas un énième rapport de think tank. Elle n’est pas non plus un pamphlet. Elle est une invitation à dépoussiérer, à ôter les oripeaux, à regarder l’institution nue — non pour la détruire, mais pour cesser de lui demander ce qu’elle ne peut pas donner, et commencer à imaginer ce qu’elle pourrait devenir.

Chaque article part d’un constat simple : l’ONU est devenue illisible. Ses missions s’empilent comme des strates géologiques — paix, développement, droits humains, climat, santé, éducation, numérique, espace — sans que personne ne sache plus dire ce qu’elle fait vraiment, ni pour qui, ni avec quelle efficacité. Ses discours sont saturés de mots qui ont perdu tout tranchant : « communauté internationale », « développement durable », « résilience », « inclusivité ». Ses rituels — les sessions de l’Assemblée générale, les résolutions votées et oubliées, les conférences des parties qui n’engagent personne — tournent à vide.

Et pourtant. Il n’existe aucun autre lieu sur cette planète où 193 États se parlent. Aucun autre réseau capable de vacciner des millions d’enfants, de nourrir des populations affamées, de coordonner une réponse sanitaire mondiale. Aucune autre instance où un petit État insulaire peut prendre la parole et être écouté — ne serait-ce que symboliquement. L’ONU est à la fois indispensable et défaillante, unique et sclérosée, nécessaire et insupportable.

Les six articles qui suivent explorent cette tension. Ils ne proposent pas une grande réforme clés en main — ce serait mentir. Ils tentent plutôt de déplacer le regard, d’interroger les prémisses que nous ne voyons plus tant elles nous sont devenues évidentes, d’esquisser les contours de ce que pourrait être une institution mondiale qui ne serait ni un club de vainqueurs de 1945, ni une cathédrale bureaucratique, ni un cache-misère de l’injustice globale.

  • Article 1 : Le musée des vainqueurs. Pourquoi l’ONU est restée prisonnière de 1945, et ce que cela coûte à sa légitimité.
  • Article 2 : La langue de bois sacré. Comment le langage onusien est devenu un code d’impuissance, et comment le désapprendre.
  • Article 3 : L’aide qui cache la forêt. Humanitaire, développement, urgence : enquête sur une industrie qui soigne les symptômes en aggravant parfois les causes.
  • Article 4 : Le veto des corps. Ce que signifie remettre l’humain — l’humain situé, incarné, vulnérable — au centre d’une institution qui ne connaît que des États.
  • Article 5 : La démocratie des collectifs. Défaire le monopole étatique de la représentation internationale : une utopie concrète.
  • Article 6 : Nue. Plaidoyer pour une institution qui cesse de se déguiser et accepte de n’être qu’un instrument — le meilleur possible — au service de l’autonomie, de l’autodétermination et de la justice redistributive.

Cette série est une promenade critique, parfois ironique, toujours exigeante. Elle s’adresse à ceux qui ne supportent plus le « c’est ainsi », à ceux qui refusent que la contrainte tienne lieu de pensée, à ceux qui croient qu’une autre architecture du monde est possible — non parce qu’ils sont naïfs, mais parce qu’ils ont compris que le réalisme des dominants n’est que la paresse des imaginaires.

ONU qui mal y pense ! Parce qu’il est temps de penser mal — c’est-à-dire librement — ce que la bienpensance nous interdit de voir.

Article 1 : Le musée des vainqueurs. Pourquoi l’ONU est restée prisonnière de 1945, et ce que cela coûte à sa légitimité.

Entrez. La visite est gratuite. Le bâtiment est imposant, vitré, bordé de drapeaux qui claquent au vent comme autant de promesses. À l’intérieur, tout est ordonné, propre, feutré. Des fonctionnaires en costume circulent dans les couloirs avec des badges et des dossiers. Des écrans diffusent en boucle les mêmes images : une main tendue, un enfant vacciné, un casque bleu qui sourit à une femme voilée. Bienvenue au Musée des vainqueurs.
Ici, l’année 1945 n’est jamais terminée.

Le problème n’est pas que l’ONU ait été créée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Comment aurait-il pu en être autrement ? Le problème est qu’elle n’a jamais cessé de l’être.
Comme si l’Histoire s’était figée ce jour de juin 1945 où cinquante États signèrent la Charte de San Francisco. Comme si le monde pouvait être gouverné éternellement par une photographie prise avant la décolonisation, avant l’émergence de la Chine, avant la crise climatique, avant Internet.

Regardons le Conseil de sécurité. Quinze membres. Cinq permanents, dotés d’un droit de veto.

Lesquels ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni. Ce quintette n’a pas été choisi au hasard : ce sont les vainqueurs de 1945.
À l’époque, ils représentaient l’essentiel de la puissance mondiale. Aujourd’hui, l’Inde (1,4 milliard d’habitants) n’y siège pas en permanence. Ni le Japon. Ni le Brésil. Ni aucun État africain ou latino-américain. Le Conseil de sécurité est un directoire de 1945 qui gouverne un monde de 2026.
C’est comme si le Congrès de Vienne de 1815 décidait encore des frontières de l’Europe.

Ce décalage n’est pas anecdotique. Il produit des effets concrets.
Le veto américain a historiquement protégé Israël de toute résolution contraignante. La Chine bloque ce qui touche à ses intérêts stratégiques. Pendant ce temps, les guerres civiles africaines, les crises humanitaires du Sahel, les urgences climatiques du Pacifique sont traitées — quand elles le sont — avec des moyens dérisoires et des mandats au rabais.
Le musée des vainqueurs n’est pas qu’un anachronisme : c’est une machine à produire de l’injustice sélective.

Et pourtant, le musée est bien gardé.
Toute tentative de réforme du Conseil de sécurité se heurte au mur du « réalisme » : les cinq permanents ont le droit de veto sur la réforme du droit de veto. C’est un piège parfait, un nœud gordien que personne ne peut trancher parce que ceux qui tiennent l’épée sont aussi ceux qui ont intérêt à ce que le nœud demeure.

Faut-il en conclure qu’il n’y a rien à faire ? Pas tout à fait.
La première étape consiste à dire la vérité. L’ONU n’est pas « la communauté internationale ». Elle est un club de vainqueurs qui a figé son avantage dans le marbre du droit international et qui utilise le langage de l’universalisme pour le perpétuer.
Cette vérité, une fois dite, est déjà une brèche. Car le musée ne tient que par le silence complice de ceux qui font semblant d’y croire.

Le désaffublement commence ici : ôter à l’ONU le masque de l’universalité pour révéler le visage du rapport de force.
Ce n’est pas agréable à regarder.
Mais c’est la condition pour imaginer autre chose qu’un musée.

Isaac Bickerstaff, Nathanaël Gershom, Nour Fusayfisa al-Arz, Hypatie Mariam

   

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