Accueil > Société, Culture, Environnement > Lire ou ne pas lire, ou la transmission des héritages
Lire ou ne pas lire, ou la transmission des héritages
vendredi 3 juillet 2026 par Francis Arzalier
« France, mère des arts, des armes et des lois ! », comme il disait l’autre, il y a bien longtemps !
Et sans chercher si loin dans le passé, je revois les étapes successives de ma vie, depuis les temps émerveillant qui suivaient la défaite nazie, et le grand vent de la Libération dispersant les odeurs de vomi pétainiste parmi les ruines et les espoirs pas encore déçus. Partout où je passais, je devenais un autre, jusqu’à me découvrir militant de la Paix et l’Egalite Sociale.
Et cette construction se faisait à chaque fois par le biais de l’écrit et du livre, que m’apprirent à aimer des aînés, éducateurs et amis au sens le plus noble du terme, eux-mêmes héritiers d’une séculaire richesse écrite, de Descartes à Montaigne et Rabelais, de Rousseau à Robespierre, Saint-Just et Marx, et jusqu’aux bien vivants alors, Aragon, Sartre et quelques autres moralistes politiques de mon siècle XX.
J’en avais déjà quelque peu fréquenté, dans la bibliothèque de mon école élémentaire, mais je découvris ce trésor au lycée, grâce à un prof qui me fit l’honneur en terminale de marquer sur mon carnet scolaire :
« Sait lire, devrait savoir bientôt écrire s’il persiste ». Il voulait bien sûr dire, « Saura penser, et se gérer lui-même ».
En même temps, l’amitié d’un copain, fils d’un militant communiste qui me permit d’aller fureter dans la modeste bibliothèque du PCF local, m’ouvrit les yeux sur la sordide guerre menée par la France en Algérie.
Je persistai effectivement à lire, durant mes années à l’Université de Montpellier, en fréquentant les bibliothèques des facs, mais aussi la grande Librairie Sauramps, un des plus grands marchés de livres du pays.
Quelques années plus tard, transplanté comme prof dans le Nord de la France, je fréquentais assidûment la grande librairie Furet du Nord à Lille, qui dépassait alors en ampleur celle Sauramps de Montpellier.
Et quand enfin je fus nommé en région parisienne, j’y découvris cet univers de livres et de richesse militante, dont les centres au Quartier Latin allaient de la Librairie Maspero à celle immense de Gibert au bas de Saint Michel. Des manifs du printemps 68 aux débats enflammés de « l’Union de la Gauche » en 81, jusqu’aux effondrements du « Camp Socialiste » en fin de siècle. Ces foyers de lecture et de culture furent au cœur des idées qui se heurtaient en France.
Et de mon identité chaque jour enrichie…
Au XXIème siècle, le grand délabrement français des héritages progressistes
La cohorte des imbéciles racistes voit partout les signes d’un « grand remplacement » ethnique et culturel qui submerge la France. Ce qui m’inquiète beaucoup plus pour notre peuple, ce sont les stigmates visibles quotidiennement de l’effacement des héritages français au XXIème siècle.
Les Marxistes conséquents en ont analysé les dimensions économiques et socio-politiques, la désindustrialisation organisée par la bourgeoisie dirigeante en quête de profits délocalisés, d’autant plus attirants qu’ils lui permettaient par la même occasion de démanteler la classe ouvrière, et son idéologie progressiste.
Ce diagnostic du recul français du 20eme au 21eme siècle est indubitable, mais il doit être complété de ses dimensions proprement idéologiques, le modelage des opinions grâce à la puissance inédite des technologies audio-visuelles « d’information », contrôlées par les bourgeoisies dirigeantes.
Les symptômes les plus évidents de cette inflexion historique française est l’effondrement de l’usage du livre, et de l’écrit. Une fois n’est pas coutume, nous transcrirons un article récent du quotidien Le Figaro, qui ne saurait passer pour un brûlot marxiste :
| « La crise du secteur de la librairie se renforce. » Deux mois après le placement en redressement judiciaire de l’institution parisienne Gibert, puis il y a quelques semaines du montpelliérain Sauramps, le groupe Nosoli a annoncé mardi la fermeture de sept magasins en France. Nosoli, lui-même en redressement judiciaire depuis le 1er juin, a été fondé en 2022 après le rachat par le groupe Furet du Nord de son alter-égo lyonnais Decitre. Il compte 27 librairies, et emploie 600 salariés…Le groupe a décidé de fermer 7 Furet du Nord (en Hauts de France et Île de France ) et 4 Decitre (Grenoble, Saint Étienne, Lyon)… Pour la première fois en 2025, il y a plus de fermetures que d’ouvertures de librairies indépendantes. » |
Ce constat n’est pas simplement le reflet d’une chute des achats de l’objet-livre, mais de la lecture elle-même, lesdites librairies la vendant aussi sous forme informatisée.
Serions-nous devenus une nation d’avant l’invention de l’écriture ?
Faisons-nous en tant que militants assez contre cet effondrement de la mémoire écrite en France ?

