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Bolivie, année Zéro

samedi 4 juillet 2026 par Maurice Lemoine

À peine six mois séparent l’arrivée au pouvoir du président de droite Rodrigo Paz (novembre 2025) et la phénoménale crise politique et sociale qui secoue la Bolivie.

À une demande initiale d’augmentation des salaires se sont ajoutés au fil du temps divers sujets de mécontentement allant du rejet des réformes néolibérales à la défense de la (petite) propriété de la terre en passant par la contestation du prix et de la mauvaise qualité des carburants.

Acteurs des grèves et des barrages routiers, les paysans, ouvriers, mineurs et enseignants armés de pierres, de bâtons et d’explosifs artisanaux ont pendant de longues semaines encerclé la capitale administrative La Paz ainsi que l’immense urbanisation populaire qui la surplombe, Et Alto.
Alors que la répression s’intensifiait, que les détentions se multipliaient et que le Parlement autorisait le recours à l’armée, les secteurs plébéiens mobilisés ont réclamé rien moins que la démission du chef de l’Etat.

Depuis Washington où, d’ingérences (Honduras) en menaces (Colombie et Brésil), agression criminelle (Cuba) et intervention militaire (Venezuela) [1] les suppôts de Donald Trump s’attachent à rétablir la loi d’airain de la Doctrine Monroe, le vice-secrétaire d’Etat américain Christopher Landau s’est insurgé :
« Il n’est pas possible qu’on ait un processus démocratique au cours duquel [Rodrigo Paz] a été élu massivement par le peuple bolivien, il y a moins d’un an, et qu’on se retrouve aujourd’hui avec des manifestants violents qui bloquent les rues. Nous devrions tous être très inquiets de cela. »
Ou, exprimé autrement par le même, le 19 mai : financées par une « alliance contre-nature entre le crime organisé dans toute la région », ces manifestations constituent « un coup d’État ».

Au risque de chagriner the White House, l’US Department of State et l’US Department of War, on avancera ici une toute autre explication. Ces convulsions sont avant tout les répliques de deux séismes dont ne s’est pas remise la Bolivie : d’abord, le coup d’État qui – authentique, lui ! –, en novembre 2019, appuyé par les Etats-Unis, renversa Evo Morales, tout juste réélu.
Puis, dans un deuxième temps, conséquence de la conséquence – malgré le retour au pouvoir de la gauche, en la personne de Luis Arce –, l’absence de toute force représentant les secteurs populaires lors de la récente élection.

Scène vécue sur place, quelques jours avant le premier tour (17 août 2025) de la présidentielle en question : sur une chaîne de télévision publique, une journaliste interroge le ministre de l’Intérieur Eduardo del Castillo, candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) lors du prochain scrutin.
« Si vous êtes élu, quelle sera votre attitude face aux auteurs du coup d’État [emprisonnés, mais non encore définitivement jugés] ? » Réponse on ne peut plus tranquille : « Compte tenu de la séparation des pouvoirs, je n’aurai pas à m’en mêler, c’est à la justice de trancher. »

Nouvelle question : « Et s’agissant d’Evo Morales [poursuivi pour une très singulière affaire de « traite d’être humain »] ? » Plus aucune neutralité dans la voix : « El señor Morales est un criminel, d’ailleurs nous allons apporter des preuves qui l’accablent dans les jours qui viennent ! » Nul besoin d’explications supplémentaires pour comprendre la situation.
Plus que la droite, fût-elle extrême, l’ennemi du MAS est Evo Morales, fondateur du… MAS et charismatique ex-président.

Quelques jours plus tard, del Castillo sera crédité d’un score pitoyable : 3,16 % des voix. Ne resteront en lice pour le second tour que deux candidats de droite : le futur vainqueur Rodrigo Paz et l’ultra-conservateur Jorge « Tuto » Quiroga.

Premier chef d’État amérindien de la Bolivie, « Evo » est, à l’origine, un fils du « cycle rebelle ». Entre 2000 et 2005, la « Guerre de l‘eau » et la « Guerre du gaz » ont bousculé l’ordre établi en s’opposant aux politiques néolibérales, aux privatisations et en « éjectant » deux présidents – Gonzalo Sánchez de Lozada (qui s’enfuit en octobre 2003) et Carlos Mesa (qui démissionne en juin 2005). Puissants, capables pour le meilleur de s’unir ponctuellement, les mouvements sociaux mènent la danse. Multiples, s’opposant souvent les uns aux autres, ils peinent pour le pire à s’allier dans la durée.

Il existe de nombreux leaders, souvent plus en pointe ou radicaux que le syndicaliste-paysan Evo Morales. C’est pourtant lui qui finit par s’imposer. Son grand mérite est de réussir à fédérer tous ces secteurs au sein du Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté (MAS-IPSP, plus connu sous le sigle MAS).
Suivent, à partir de 2006 et sous sa présidence, treize années de gouvernement populaire, démocratique et anti-impérialiste. Devenu « plurinational », l’État nationalise les secteurs stratégiques, stabilise la politique fiscale, multiplie par quatre le PIB, par cinq les réserves en devises, redistribue la richesse et, pour résumer succinctement, sort trois millions de Boliviens de la pauvreté (de 60 % à 37 %) [2].

On a beaucoup reproché à « Evo » d’avoir voulu modifier la Constitution, en 2016, pour pouvoir se représenter en 2019. On l’a surtout critiqué pour ne pas avoir respecté le résultat d’un référendum organisé le 24 février 2016 à cet effet, consultation qu’il perdit de très peu (51,3 % de « non »).
Choisir un homme, fût-il le meilleur, au lieu de privilégier la pérennité d’une politique, c’est se fourvoyer, put-on lire et entendre au sujet de cet appui du MAS à ce qu’on présenta comme un « caudillo ». Idolâtrie ? On ne change pas une équipe qui gagne, rétorquèrent les partisans du président. Le débat demeure légitime, mais ne peut occulter d’autres considérations.

Quelques semaines avant le plébiscite, et d’après les enquêtes d’opinion, les électeurs se montraient favorables à la réforme constitutionnelle. La mise en cause du chef de l’Etat dans une sombre affaire de « trafic d’influences » montée de toutes pièces par un journaliste inféodé à la droite porta un rude coup à l’image de Morales et contribua à faire basculer le résultat de la consultation vers le « non » [3].
Lorsque la supercherie fut découverte et révélée, c’est après débat, à la majorité, la Coordination nationale pour le changement (Conalcam), instance regroupant les différentes organisations sociales et les syndicats, qui demanda la recherche d’une voie légale pour que Morales puisse se représenter.
Ce que permit finalement le Tribunal constitutionnel plurinational (TCP) consulté.

Lire Le suite ICI


Voir en ligne : https://www.medelu.org/Bolivie-anne...


[1Lire respectivement : « Au Honduras, les dessous du coup d’Etat électoral » (https://www.medelu.org/Au-Honduras-les-dessous-du-coup-d-Etat-electoral) ; « L’impérialisme, Raúl Castro et la fable des “Frères du Secours” » ( https://www.medelu.org/L-imperialisme-Raul-Castro-et-la-fable-des-Freres-du-Secours) ; « Dans la tempête, le Venezuela plie, mais ne rompt pas » (https://www.medelu.org/Dans-la-tempete-le-Venezuela-plie-mais-ne-rompt-pas).

[2L’extrême pauvreté passe de 38 % à 15 %.

[3Morales fut faussement accusé d’avoir usé de son influence en faveur de son ex-compagne, Gabriela Zapata (28 ans), dont l’entreprise avait signé des contrats avec le gouvernement pour des centaines de millions de dollars. Lire « La longue campagne du “tout sauf Evo” » (9 novembre 2019) – https://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

   

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