Accueil > Voir aussi > Sénégal : anatomie d’une rupture. Comment Sonko et Faye en sont arrivés là ?
Sénégal : anatomie d’une rupture. Comment Sonko et Faye en sont arrivés là ?
vendredi 14 août 2026 par Anger-Robert Jessy
Texte qui insère le passage du duo au duel dans la tradition des duo devenus des duels néocoloniaux successifs, sauf qu’ici il s’agit d’une confrontation entre néocolonialisme (Diomaye président légal) et souverainisme (Sonko président légitime).(FRD)
Deux ans après leur triomphe commun, Faye et Sonko sont devenus rivaux. Président sans majorité contre ancien Premier ministre maître du Parlement... derrière cette rupture se joue l’avenir du Sénégal, entre crise de la dette, souveraineté et désillusions de la jeunesse.
| Les ralliements d’ex-gauche de notre pays au nouveau parti néocolonial KIIRAY étonnent certains, mais en réalité il suffit de regarder la trajectoire idéologique et politique de ces transhumants d’aujourd’hui, ce qui n’est qu’une réitération des transhumances d’hier de la gauche vers la droite libérale néocoloniale. Cette tragédie de la transhumance reniement de la gauche historique a créé un vide dont la nature a horreur, ce qui a conduit à remplir ce vide par Pastef représentant politique de la rébellion souverainiste panafricaine de la jeunesse de la terre africaine du Sénégal. Fodé Roland Diagne. |
Le 22 mai 2026, un décret présidentiel a mis fin, en quelques lignes, à l’un des tandems politiques les plus scrutés d’Afrique de l’Ouest. Deux ans après leur victoire commune, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko se font désormais face en rivaux institutionnels, dans un Sénégal fracturé entre un exécutif privé de majorité et un Parlement acquis à son ancien Premier ministre.
Un couple fondateur
Tout commence par une proximité rare en politique. Étudiants puis inspecteurs des impôts et domaines, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye se croisent à l’École nationale d’administration avant de fonder ensemble, en 2014, le PASTEF, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. Sonko en devient le visage : opposant flamboyant à Macky Sall, il termine troisième de la présidentielle de 2019 puis s’impose comme l’idole d’une jeunesse lassée du « système ». Faye, lui, gravit discrètement les échelons du parti jusqu’à en devenir secrétaire général en 2022.
L’orage éclate en 2021, Sonko est visé par une plainte pour viol dans l’affaire dite « Sweet Beauty », condamné en juin 2023 pour « corruption de la jeunesse », et le PASTEF est dissous. Déclaré inéligible, il choisit alors son plus fidèle lieutenant pour porter les couleurs du parti à sa place. Incarcérés ensemble à Cap Manuel, les deux hommes sont libérés dans la foulée d’une mobilisation de rue qui contraint Sall à des concessions.
Dix jours après sa sortie de prison, Faye remporte la présidentielle du 24 mars 2024 dès le premier tour, avec 54 % des voix, devenant à 44 ans le plus jeune chef d’État de l’histoire du pays, derrière un slogan devenu culte : « Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye ». Sonko est aussitôt nommé Premier ministre, aux législatives du 17 novembre 2024, le PASTEF rafle 130 sièges sur 165.
Pour beaucoup d’observateurs, cette architecture contenait dès l’origine sa propre contradiction, le détenteur de la légitimité électorale n’était pas celui qui concentrait le capital politique et l’aura militante. Comme le note la chercheuse Caroline Roussy, de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), le Sénégal a une longue histoire de tandems qui n’ont pas résisté à l’épreuve du pouvoir, Senghor et Mamadou Dia, dont la rupture se solda par un coup d’État manqué et plus d’une décennie de prison pour Dia ; Diouf et Niasse ; Wade et Idrissa Seck, incarcéré à son tour en 2005. Le duo Faye-Sonko n’échappe pas totalement à ce schéma, avec une singularité, l’homme investi du pouvoir institutionnel doit sa fonction à celui qui conserve le pouvoir populaire.
Deux ans de lune de miel sous tension
La cohabitation, chaleureuse à ses débuts, se grippe progressivement. Sonko multiplie les sorties pour dénoncer les lenteurs de la « reddition des comptes » promise aux militants et ce qu’il appelle un « retour du système ». En toile de fond, la découverte d’une dette publique largement sous-évaluée par l’administration Sall nourrit les arbitrages économiques et cristallise des désaccords sur la stratégie à tenir face au FMI.
Le premier accroc public survient à l’été 2025, quand Sonko critique ouvertement un manque d’autorité présidentielle. Mais c’est en novembre que la rivalité s’expose au grand jour. Le 8 novembre 2025, il organise au stade Léopold Sédar Senghor un rassemblement massif, le « Tera Meeting », officiellement présenté comme un bilan des dix-huit premiers mois du pouvoir mais perçu par tous comme une démonstration de force militante.
La réponse présidentielle ne tarde pas, Faye réorganise la coalition « Diomaye Président » et en confie la direction à Aminata (Mimi) Touré, ancienne Première ministre de Macky Sall devenue opposante, un choix perçu par le camp Sonko comme un signal d’autonomisation, et jugé illégitime par le PASTEF.
Les mois suivants voient les deux hommes se répondre publiquement. En mars 2026, lors d’une rencontre de la coalition présidentielle, Faye vise sans le nommer son chef de gouvernement, évoquant quelqu’un qui « monologue ».
Début mai, une interview présidentielle laisse entendre un possible recul sur la promesse, ancienne et sensible, de « fonds politiques » pour les partis – une revendication historique portée par Sonko dès 2019.
Le 8 mai, le député Abdourahmane Diouf avertit publiquement que toute éviction de Sonko déclencherait des motions de censure « contre chaque Premier ministre » nommé en représailles.
Le vendredi de la rupture
Le vendredi 22 mai 2026 au soir, la télévision publique diffuse un décret sobre, le président Faye met fin aux fonctions d’Ousmane Sonko et, de facto, à celles de tout son gouvernement, chargé désormais d’expédier les affaires courantes.
Sur Facebook, la réaction de Sonko est immédiate et sobre, dénuée de tout appel à la mobilisation violente : « Alhamdoulillah. Ce soir, je dormirai le cœur léger. » Des centaines de partisans se rassemblent aussitôt devant son domicile de la Cité Keur Gorgui, non pour protester mais pour l’acclamer.
France 24 et l’AFP relèvent que la brutalité de la méthode, un limogeage un vendredi soir, sans préavis officiel, a surpris, même si le divorce était pressenti depuis des semaines. Le contexte n’a rien d’anodin, ce même jour, le ministre des Finances sortant, Cheikh Diba, reconnaît devant l’Assemblée l’ampleur de « la complexité de notre dette » et révèle que Faye avait proposé à la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, une alternative à une restructuration classique.
Sonko livre par ailleurs devant les députés une charge contre ce qu’il appelle la « tyrannie de l’Occident », en réponse aux critiques internationales visant la loi sénégalaise qui, depuis le 31 mars 2026, double les peines de prison pour relations homosexuelles.
Un exécutif sans majorité, un Parlement sans gouvernement
La riposte institutionnelle de Sonko ne se fait pas attendre. Le président de l’Assemblée nationale, Malick Ndiaye, démissionne le 24 mai. Ousmane Sonko retrouve dans la foulée son siège de député puis se fait élire, le 26 mai, à la présidence du Parlement avec 132 voix sur 133 exprimées, l’opposition ayant en partie boycotté un scrutin qu’elle a qualifié de « coup d’État constitutionnel ». Il devient officiellement le deuxième personnage de l’État, tout en promettant dans son discours d’installation de n’engager « pas de vendetta », « pas de blocage » ni de « chaos ».
Faye, de son côté, avait nommé dès le 25 mai un nouveau Premier ministre, l’économiste Ahmadou Al Aminou Lo, ancien secrétaire général de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Mais quand celui-ci dévoile sa liste ministérielle le 1er juin, le PASTEF annonce qu’il n’y participera pas, même si plusieurs figures proches du parti y figurent malgré tout.
Le 6 juin, Sonko est réélu sans opposition à la tête du PASTEF, consolidant son emprise sur l’appareil partisan à un moment où, relève Bloomberg, les investisseurs scrutent surtout la capacité du pays à honorer sa dette.
Le blocage institutionnel qui s’installe est d’autant plus rigide que la Constitution interdit à Faye de dissoudre l’Assemblée avant novembre 2026, deux ans après le début de la législature. Le PASTEF dispose donc, pour plusieurs mois encore, de la capacité de censurer tout gouvernement qui ne lui conviendrait pas une arme que Sonko brandit ouvertement le 12 juillet à Touba, accusant le gouvernement Lo d’avoir renoncé aux promesses de renégociation souveraine des contrats pétroliers, gaziers et miniers hérités de son propre passage à la Primature.
La bataille constitutionnelle
Sur ce climat déjà tendu se greffe, fin juin, un affrontement d’ordre institutionnel. Porté par six députés PASTEF et s’appuyant sur une séquence de réformes engagée depuis les Assises nationales de 2009, un projet de révision constitutionnelle est adopté à l’unanimité des présents, 129 voix, le 29 juin 2026. Le texte prévoit le remplacement du Conseil constitutionnel par une Cour constitutionnelle plus autonome, un renforcement des prérogatives parlementaires, l’interdiction pour un président en exercice de diriger simultanément un parti, un encadrement strict des transitions de pouvoir pour éviter les engagements financiers de dernière minute, une pratique déjà observée lors des passations Wade-Sall en 2012 puis Sall-Faye en 2024, et l’introduction de « droits-créances » opposables à l’État en matière d’alphabétisation et d’accès au numérique.
Faye choisit alors la voie contentieuse, le 6 juillet, il saisit en urgence le Conseil constitutionnel, non sur le fond du texte mais sur la procédure d’adoption, contestant en particulier le refus de Sonko, président de séance, de recourir à l’article 82 de la Constitution, le « vote bloqué », que le ministre de la Justice voulait utiliser pour introduire des amendements présidentiels. Le 9 juillet, la haute juridiction lui donne raison : dans sa décision n° 6/C/2026, elle censure la loi, estimant qu’elle créait de nouvelles charges financières sans recettes compensatrices, en violation de l’article 82. Le processus de révision engagé par les députés PASTEF est ainsi arrêté net, à ce stade.
Kiiraay contre Pastef : la guerre des partis
Faute de pouvoir dissoudre l’Assemblée et privé de la structure PASTEF, Faye choisit de se doter de son propre appareil. Après avoir reçu début juillet plus de 300 maires venus des quatorze régions du pays, il annonce la création d’une formation présidentielle dont le nom, « Kiiraay - Les Patriotes Républicains », est officialisé le 25 juillet 2026 lors d’une assemblée constitutive tenue à Dakar, finalement organisée dans un hôtel de la capitale plutôt que dans le stade initialement envisagé. « Kiiraay », terme wolof généralement traduit par « protection » ou « bouclier », doit fédérer la coalition « Diomaye Président » sous le slogan « La patrie d’abord ».
Filant la métaphore agricole, Faye se présente en « enfant de Ndiaganiao » et « fils de paysans », appelant ses soutiens à privilégier le travail de terrain sur la polémique.
Le lancement s’accompagne d’une vague de défections dans les rangs du PASTEF. Le 22 juillet, plusieurs cadres de premier plan rallient le camp présidentiel, parmi lesquels le docteur El Hadji Mansour Diop, directeur général de l’hôpital Aristide-Le-Dantec, qui dénonce dans une lettre ouverte une « gestion clanique » de l’entourage de Sonko, ainsi que Lansana Gagny Sakho, président du conseil d’administration de l’APIX, l’agence de promotion des investissements. Plusieurs responsables de la Jeunesse patriote sénégalaise suivent. Le PASTEF minimise ces départs tout en poursuivant sa propre campagne d’adhésion, avec l’objectif affiché d’atteindre le million de militants.
Ce qui se joue vraiment
Derrière la brouille personnelle, plusieurs lignes de fracture structurelles se dessinent. La première est économique, depuis la découverte, révélée en 2024 et confirmée par la Cour des comptes début 2025, d’une dette dissimulée par l’administration Sall, le Sénégal négocie avec le FMI la remise sur pied d’un programme d’aide de 1,8 milliard de dollars suspendu depuis lors.
Les estimations varient, le FMI évalue le montant caché à environ 7 milliards de dollars entre 2019 et 2024, quand d’autres audits l’estiment à plus de 11 milliards, portant l’endettement total à une fourchette de 119 % à 132 % du PIB, contre 73,6 % officiellement déclarés sous l’ancien régime : le Sénégal serait ainsi devenu le deuxième pays le plus endetté d’Afrique subsaharienne.
Une mission du Fonds s’est achevée le 19 juin 2026 sans déboucher sur un nouveau programme, les discussions se poursuivent depuis à Washington. Plusieurs analystes relevés par Financial Afrik notent, non sans cynisme, que le FMI n’a rien à perdre à négocier avec un pouvoir affaibli et divisé plutôt qu’avec un exécutif fort d’une légitimité de rue incontestée.
La deuxième ligne de fracture est doctrinale, faut-il assumer le pouvoir PASTEF comme un « parti-État », gouvernant selon son seul programme, ou l’ouvrir vers un gouvernement d’union plus large ? Le vote, en avril 2026, d’une réforme du code électoral permettant à Sonko, pourtant condamné en appel pour diffamation et en principe inéligible pendant cinq ans, de se présenter en 2029, a ravivé les spéculations sur les ambitions des deux hommes, alors que Faye reste libre de briguer un second mandat. Un duel Faye-Sonko en 2029 est déjà jugé par plusieurs observateurs comme le scénario le plus probable de l’après-crise.
La dimension internationale, enfin, n’est pas absente. Interrogé le 15 juin sur RFI et France 24 sur le durcissement de la loi anti-homosexualité, Sonko a opposé une fin de non-recevoir aux critiques occidentales, invoquant la souveraineté nationale. Human Rights Watch a dénoncé un texte qui violerait plusieurs droits internationalement protégés, et une enquête de Reuters a révélé les liens entre des associations sénégalaises ayant milité pour cette loi et un groupe américain classé « pro-famille », un contentieux qui illustre la dimension géopolitique de la gouvernance PASTEF, entre affirmation souverainiste et isolement croissant vis-à-vis de certains partenaires occidentaux.
Au-delà du duel : une jeunesse en attente
Le risque, souligné dans la presse sénégalaise, est que ce duel au sommet occulte des urgences sociales que le « projet » de rupture porté depuis 2024 n’a pas encore résolues. Dans un pays où trois quarts de la population ont moins de 35 ans, la contestation universitaire a rythmé le premier semestre 2026, le 9 février, un étudiant de deuxième année de chirurgie dentaire, Abdoulaye Ba, meurt lors d’une intervention des forces de l’ordre sur le campus social de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, dans un contexte de conflit sur le paiement des bourses.
L’épisode, qui a débouché sur des grèves reconduites dans plusieurs universités, a nourri chez une partie de la jeunesse, pourtant le socle électoral historique du PASTEF, un sentiment de déception envers un pouvoir jugé absorbé par ses querelles de sommet.
L’opposition traditionnelle se retrouve prise dans un inconfortable dilemme, les partis historiques comme le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) ou l’Alliance pour la République (APR) de Macky Sall doivent désormais choisir entre s’opposer à un Sonko tout-puissant à l’Assemblée ou à un Faye qui, en s’appuyant sur des maires issus de l’ancien régime pour construire son parti, brouille les lignes héritées du scrutin de 2024.
Sur le plan continental, plusieurs analystes veulent néanmoins voir dans cette crise un signe de maturité démocratique, la rupture s’est jusqu’ici réglée par des décrets, des décisions de justice constitutionnelle, des congrès de partis et des meetings, non par les armes ou par un coup de force.
C’est aussi la lecture défendue par Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS, responsable du Programme Afrique/s, pour qui ce feuilleton, aussi âpre soit-il pour les deux protagonistes, ne doit pas faire oublier que ce sont in fine la jeunesse, l’emploi et les services publics qui risquent de payer le prix de cette parenthèse politique.
Et maintenant ?
À trois ans de la présidentielle de 2029, le Sénégal reste suspendu à plusieurs inconnues, l’issue des négociations avec le FMI, dont dépend la soutenabilité budgétaire du pays, le rapport de force entre un Kiiraay encore naissant et un PASTEF qui conserve, malgré les défections, une implantation solide.
Aussi, la possibilité, à partir de novembre 2026, d’une dissolution de l’Assemblée nationale, option risquée pour Faye tant que son parti n’a pas d’appareil électoral comparable à celui de son rival, et, en toile de fond, la question de savoir si les deux hommes, unis par une histoire personnelle dense, Faye est notamment allé jusqu’à donner le prénom de Sonko à l’un de ses enfants, sauront un jour se réconcilier, ou si le Sénégal s’installe durablement dans la configuration inédite d’un président sans majorité face à un Parlement dominé par son ancien Premier ministre.

